La Quête des 4000
Traversée des Grandes Jorasses, un projet de longue date33e à 39e sommets de 4000 m

27 juillet 2023 · Mont Blanc

Traversée des Grandes Jorasses, un projet de longue date

La trace

33 Aiguille de Rochefort34 Dôme de Rochefort35 Pointe Marguerite36 Pointe Hélène37 Pointe Croz38 Pointe Whymper39 Pointe Walker0 km22.08 km4208 m

Distance et dénivelé d'après les traces Strava ; profil tracé depuis le GPS. Survolez la carte ou le profil pour situer un point le long de la trace.

Les données

22.08km
distance
1588m
dénivelé +
3632m
dénivelé −
1 j 14 h
durée
7
sommets
cotation
D 5c>4c IV P3

Du 27 juillet (début 7h16) au 28 juillet 2023 (fin 21h26) · 1 nuit — Bivouac sans tente

Sommets & itinéraire

Compagnon de cordée

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Topos et références

Le récit

La traversée des Grandes Jorasses...

Un rêve qui se dessinait de plus en plus précisément dans nos esprits, et un projet préparé de longue date avec la Courle ! Les dates avaient été fixées longtemps à l'avance : nous avions une semaine complète pour choisir le meilleur créneau météo : «on s'engage là-dedans seulement avec une fenêtre météo stable de 3 jours». Seulement, cette fenêtre, elle n'allait visiblement pas arriver ! Que faire ? La météo ne sera pas excellente et stable sur plusieurs jours, et qui plus est, les chutes de neige de dimanche/lundi/mardi ont relancé les dés : quelles sont les conditions par là-haut ? quelle quantité de neige recouvre les parties les plus grimpantes ?

Beaucoup de questions, beaucoup de doutes, mais énormément d'attention à chaque détail et de précaution dans les perspectives envisageables. Après de longues discussions, toujours sereines mais pleines d'incertitudes, nous envisageons un départ le jeudi matin depuis Entrèves pour entamer la traversée vers Rochefort, pour avoir une idée des conditions de terrain, et pour aviser de poursuivre ou non vers Canzio selon les différents facteurs.


Première journée au cœur des Jorasses

Réveil tout en douceur à la cure d'Entrèves, où nous avions été accueillis la veille par des profs de géographie en «classes de neige». Le téléphérique nous propulse à 3400m, d'où nous démarrons notre traversée vers Rochefort. Premier visuel sur le glacier et première bonne nouvelle : la neige fraîche a globalement été balayée par le vent et une trace monte même vers la salle à manger. Plusieurs cordées sont en chemin également, mais le vent et le froid nous incitent à aller vite et nous les dépassons. Arrivés au pied de la Dent du Géant, la trace vers Rochefort est nettement plus discrète : nous y croisons quelques cordées qui reviennent de l'Aiguille de Rochefort. Une fois parvenus à ce premier sommet (4001m), une première décision engageante doit être prise : demi-tour et Dent du Géant au passage, ou on poursuit vers le Dôme ? Les signaux sont majoritairement au vert : météo ok (vent soutenu et froid mais ça devrait se réchauffer selon les prévisions), terrain ok (il n'y a plus de trace visible devant nous, mais une cordée de 2 Italiens + guide nous dépassent à cet instant), et facteur humain au top. On choisit donc de poursuivre vers le Dôme. Une fois parvenus à ce second sommet (4015m), la météo est devenue franchement favorable, et les signaux restent au vert. Deuxième décision à prendre : on poursuit vers Canzio. Le cheminement est tout de même assez long (gendarme, un rappel, traversée, un autre rappel, remontée, arête… puis encore les 5-6 rappels qui mènent à Canzio). Nous y retrouvons la cordée italienne, qui compte dormir sur place et tenter la traversée des Jorasses le lendemain avec un réveil matinal. De notre côté, nous préférons profiter de la météo annoncée bonne jusqu'en fin de journée, et gagner ainsi du temps sur la durée de la course encore conséquente. La météo est censée se dégrader en fin de journée le lendemain, et la traversée complète jusqu'à Boccalate (10h pour la Walker + 5h pour la descente) nous semble trop ambitieuse depuis Canzio vu les conditions.

Troisième décision : on poursuit vers l'endroit de bivouac visé (col sous la Pointe Marguerite). Il est 16h, et à partir de cet instant, c'est à nous de faire la trace, et de cheminer au mieux dans un itinéraire parfois dissimulé sous la neige. Les 6 longueurs de la Young nous prennent nettement plus de temps qu'escompté (4h au total : L2-L3 pas faciles à franchir, suivies de beaucoup d'hésitations et de demi-tours dans les L4-L5, pour enfin trouver le départ de L6 et son fameux friend rouge coincé). Il est 20h quand nous sommes au sommet de la Pointe Young (3996m). La météo est excellente, mais la nuit va vite nous rattraper. Nous restons concentrés pour les difficultés restantes avant d'atteindre le lieu de bivouac tant attendu : désescalade, premier rappel, pas de V, vires, second rappel, vire bourrée de neige fraîche ; et nous voilà au pied du couloir/cheminée sous la brèche de la Pointe Marguerite. Depuis le sommet de la Pointe Young, ce couloir nous impressionnait par sa raideur et nous semblait presque infranchissable. Il est 22h, nous sortons les frontales : le couloir est rempli de neige/glace, et nous le remontons beaucoup plus facilement que prévu, dans une sorte d'euphorie et gonflés d'enthousiasme. "La fin est toute proche, dernière difficulté à franchir, et le bivouac sera la promesse d'un repos salvateur et bien mérité". Une fois là-haut, c'est le soulagement et nous installons notre campement de fortune. La plateforme est fort étroite (ça me parait ambitieux d'y dormir à plus que deux), mais la neige accumulée nous permet de dresser quelques murets bienvenus pour nous abriter d'un vent qui nous fait redouter une nuit moins tranquille que prévu. Après un repas expédié en vitesse, nous nous calfeutrons dans nos duvets avec toutes nos couches, et nous endormons avec pour paisible tableau le scintillement des étoiles au-dessus de nos têtes et celui des lumières du val Ferret 2800m sous nos pieds.


Une nuit chahutée et un orage qui nous menace

Le vent forcit malheureusement durant la nuit, venant de l'ouest et parfaitement aligné dans l'axe de notre bivouac, emportant avec lui tous nos espoirs d'une nuit reposante. Il est 5h. Au terme de quelques heures d'un sommeil très intermittent, la luminosité croissante nous permet d'assister à ce captivant spectacle de la folle danse des nuages ballottés par un vent débridé et inconstant. Il est 6h. À ce vent fanfaronnant et balayant tout sur son passage (nuages, chaleur corporelle, et perspectives d'un sommeil réparateur), viennent s'ajouter quelques fines averses de neige. Il est 7h. En plus d'avoir froid, on commence à être doucement mouillés. Dans ce genre de moments, on vit un mélange de doutes, de questionnements, et de résignation : que faire, sinon attendre que ça passe ? Il est 8h. Le ciel est toujours bouché et le vent continue sa bruyante farandole. Finie la résignation : les questionnements sont nombreux mais la réponse reste la même : nous devons sortir par la Walker (et les 4 sommets qui la précèdent surtout). De là où nous sommes, cela reste le plus court, le plus sûr, et le plus efficace. La route est encore longue, et cela nous donne le courage d'émerger de notre moite léthargie et faire face à ce qui nous reste. Des questions demeurent (comment va évoluer le vent ? la visibilité va-t-elle s'améliorer ? les Italiens sont-ils partis depuis Canzio comme prévu ou serons-nous les seuls à poursuivre la traversée ?), mais l'objectif reste le même et la confiance en notre cordée intacte : pas de place pour la complainte, c'est nous qui avons choisi de nous embarquer dans une telle aventure ! Un regard de complicité suffit à rallumer le feu en nous, et nous nous élançons pour une journée dont nous savons bien qu'elle sera intense, très intense.

Il est 9h, et nous nous attaquons aux deux longueurs (superbe dièdre/fissure en 4c) qui nous mènent au sommet de la Pointe Marguerite (4065m), les doigts glacés mais le visage rayonnant. À partir de là, les cieux s'ouvrent pour nous, et une providentielle accalmie nous laisse cheminer sur la splendide arête (aérienne mais en excellent rocher compact !) qui mène à la Pointe Hélène (4045m). Le plaisir est de nouveau au rendez-vous : les nuages se dispersent, le vent se calme, le soleil nous réchauffe, et nous progressons pleins d'entrain vers la Pointe Croz (4110m). Les vires sont remplies de neige mais l'arête est globalement sèche, nous permettant d'avancer à une allure correcte. Une fois la Pointe Whymper (4184m) atteinte, on se permet une bonne pause, à l'abri du vent, sachant que la descente sera encore très longue, et pour laisser la cordée italienne se rapprocher de nous. En quelques minutes, nous gravissons la pente de neige qui nous sépare de la Pointe Walker (4208m), et de là, nous savourons pleinement la réussite de cette première partie de notre traversée. Il est 14h, mais la course est loin d'être finie.

La cordée italienne nous rejoint bientôt, et nous les laissons entamer la descente. Sans surprise, cette dernière est longue, très longue, et continue de solliciter notre concentration encore quelques heures. Nous descendons efficacement l'éperon mixte sous la Pointe Walker, traversons sans nous retourner le plateau glaciaire surplombé d'effrayants séracs, jusqu'à retrouver les rochers Whymper et ses 4 rappels qui nous déposent au milieu du couloir éponyme. Un pont de neige scabreux à franchir, et nous prenons pied sur les rochers du Reposoir, dont nous sortirons au terme d'une interminable désescalade et de 4 rappels. De là, il nous reste à descendre le tourmenté glacier de Planpincieux, la corde bien tendue au vu de toutes les crevasses qui le parsèment, jusqu'au refuge Boccalate. Il est maintenant 19h, et la fenêtre météo se referme, en même temps que nous laissons toutes les difficultés derrière nous. Merci aux Italiens pour leur trace dans la descente : cela nous a retiré une grosse charge mentale après avoir tout ouvert depuis Canzio. Sans pause et sans se perdre, cette descente Walker-Boccalate nous a tout de même pris 4h30.

La marche jusqu'à Entrèves est paisible, la légère pluie qui nous accompagne au début ne nous dérange pas, et nous discutons davantage en 1h30 que sur l'ensemble de la journée. Notre fatigue est immense, mais notre joie plus grande encore ! Un bon resto italien clôture cette journée, avant de retrouver nos lits confortables, toujours à la cure d'Entrèves.


Détente à Courmayeur

Après ces deux journées bien intenses et ce rêve qui s'est concrétisé, le programme du jour est d'un tout autre acabit : on commence avec un Boccalate macchiato en guise de petit-déjeuner, on déambule dans la ville, on se promène dans les boutiques et on parle avec les commerçants, avant de finir avec la visite du sympathique «musée des Guides de Courmayeur» (5€ l'entrée, 1-2h, nous recommandons vivement). On reprend finalement la route vers le Valais, après une dernière focaccia speziale Peuterey. Notre escapade se termine au Grand-Saint-Bernard, où un Raphaël rayonnant nous prend dans ses bras pour nous féliciter pour cette belle aventure.


Épilogue

Merci mon cher Courlis : aucun de ces 10 sommets sauvages et reculés n'était pourvu d'une croix ou d'une quelconque plaque commémorative, mais chacun d'entre eux garde désormais le souvenir de notre passage et de notre amitié si unique !