1er sommet de 4000 m6 août 2021 · Couronne impériale
Conditions hivernales pour des noces blanches avec la Reine du Val d'Hérens
La trace
Distance et dénivelé d'après les traces Strava ; profil tracé depuis le GPS. Survolez la carte ou le profil pour situer un point le long de la trace.
Les données
Du 5 août (début 12h14) au 6 août 2021 (fin 21h53) · 1 nuit — Cabane de la Dent Blanche
Sommets & itinéraire
Le sommet
Jour après jour
- J1Ferpècle > cabane de la Dent Blanche
- J2Dent Blanche arête S > Ferpècle
Topos et références
Le récit
Chaque alpiniste a sa montagne, celle qui occupe une place toute particulière dans son cœur et ses pensées.
La Dent Blanche occupe cette place privilégiée dans ma vie. Elle qui trône majestueusement au fond du Val d'Hérens, depuis lequel chaque village, chaque alpage et chaque sommet permettent de la contempler. Et depuis bientôt une année, c'est directement depuis chez moi que, chaque jour, je pouvais la contempler.
Je souhaitais que cette première ascension soit intense et mémorable. Pour marquer la conquête de ce sommet mythique, le premier qui me verrait dépasser l'altitude symbolique des 4000 mètres, j'avais entamé une réflexion sur la justesse d'une ascension en solitaire.
Je connais mes limites physiques et mentales, et celles-ci me rendaient confiant dans une ascension par la voie normale, effectuée seul. Bien conscient que l'engagement et l'exposition demeuraient considérables, l'intention de cette démarche de gravir seul la Dent Blanche ne me semblait toutefois ni déraisonnable ni inconsciente au regard de mes aptitudes.
La fenêtre météo de vendredi est plutôt favorable : excellente visibilité et risque d'orage nul. Le vent sera toutefois important et n'offrira aucune accalmie au cours de la journée. Un appel avec le gardien afin de connaitre les conditions de terrain vient toutefois jeter un voile de doute sur mon projet : on se croirait encore en hiver, et l'arête est toute en neige. Mince. Voilà qui vient relancer les dés. Parce que grimper du IV en chaussons, au soleil et encordé, c'est autre chose que de franchir ces mêmes passages en crampons, avec des gros gants, une main occupée en permanence par un piolet pour dégager les prises, et l'implacable conscience que la chute est strictement interdite.
Après quelques discussions avec l'un ou l'autre alpiniste avisé et une profonde réflexion personnelle, je choisis tout de même de me lancer dans cette entreprise. Comme mentionné plus haut, ma relation avec cette montagne est particulière, et les conditions (arête en neige, sortie solitaire) sont réunies pour une ascension vraiment particulière elle aussi.
Jeudi, lors de l'approche depuis Ferpècle vers la cabane, mon émotion grandit à mesure que la reine des lieux se rapproche. Je suis tout en joie et serein. Serein, parce que j'ai clairement défini une barrière : à la moindre hésitation, je ne poursuis pas seul. Soit je fais demi-tour, soit je me greffe à une cordée.
Vendredi 5h, six cordées s'élancent dans la nuit froide et étoilée. Je ne suis certes pas encordé, mais je ne suis pas complètement seul et isolé pour autant, et si le besoin émerge, je pourrai me rapprocher d'une cordée située quelques centaines de mètres devant ou derrière. La progression m'est d'ailleurs grandement facilitée par la présence d'une trace.
J'arrive jusqu'au pied du grand gendarme – aux alentours de 4000m –, exalté par la beauté environnante, mais néanmoins très concentré et focus sur chacun de mes mouvements. Deux cordées ont déjà choisi de faire demi-tour. Je remonte le couloir raide dans le versant W. Ce n'est pas compliqué techniquement, mais les conditions (vent et couche de neige) ajoutent un cran à la difficulté.
Parvenu en haut (4097m), je retrouve une cordée, qui choisit de faire demi-tour. La tour qui se dresse devant nous (sur les 5 qu'il reste à escalader) a effectivement de quoi impressionner : par sa verticalité, mais surtout par ses écailles de neige et de glace qui parsèment les prises. Je me lance dedans, très vigilant. Avec les gants, l'adhérence est moins bonne ; la grimpe en crampons a de quoi dérouter celui qui n'y est pas habitué ; il faut constamment garder le piolet à disposition pour faire un peu le ménage sur la paroi ; le vent n'en finit pas de siffler à travers mon casque... Tous ces éléments mettent le physique et le mental à rude épreuve. Arrivé en haut de la tour, les bras encore fébriles et tremblants, je prends la pleine mesure de mon exposition. Même si c'est tout à fait dans mes capacités de franchir cela, je ne suis pas à l'aise avec l'éventualité d'une chute. Le signal est clair : je ne poursuis pas seul.
Non loin devant, j'aperçois Steve et Noah, deux jeunes Suisses rencontrés quelques heures plus tôt au cours du petit déjeuner (très) matinal. Je presse le pas, et parviens à leur hauteur au pied de la tour suivante. Ils me laissent gentiment placer un prussik sur leur corde, et je passe cette tour avec la même joie et la même effervescence que la précédente, mais cette fois-ci en toute quiétude de l'esprit.
Je ferai les 200 derniers mètres de dénivelé avec eux et c'est ainsi que, impromptue cordée de trois, nous cheminerons jusqu'au sommet (4357m). Il est 10h15. Le panorama est splendide, et la météo nous offre une visibilité sur tout l'arc alpin. Mais la pause est de très courte durée, seulement le temps d'enfiler quelques glucides et de brièvement hydrater nos corps poussés dans leurs retranchements. Les rafales de vent nous frigorifient véritablement sur place, et nous entamons la descente.
Nous savons qu'elle est plus exigeante que la montée : hormis quelques rappels, il faut pratiquement tout désescalader – une tâche rendue d'ailleurs encore plus difficile par la neige qui s'est progressivement amollie. Nous sommes prudents et méthodiques... et surtout très patients, puisqu'il nous faudra encore sept heures avant de retrouver la cabane (3500m).
Il est 18h15, c'est l'heure du repas pour les quelques rares personnes qui y dormiront ce soir. De notre côté, nous prenons le temps de souffler un petit coup, d'enfiler un bout de saucisse et de fromage, et reprenons notre chemin de descente vers la vallée. En un peu moins de trois heures, nous atteindrons Ferpècle.
Après 17h de course, épuisé mais ravi, je retrouve Alfred qui m'attendait au parking, et rentre à la maison... d'où chaque jour, je continuerai à contempler cette montagne toute particulière à mes yeux.